Prix Nobel, révisionnisme et falsification de l'histoire

par Carl 0. NORDLING

(Cet article a été édité en Ecrits de PARIS, juin 1992.)

 

A recherche historique est une science. Ou, du moins, devrait l'être, encore que cette discipline doive se contenter d'un statut inférieur à celui de la chimie ou de la physique. Par exemple, il n'y a pas de Prix Nobel d'Histoire. Toutefois, les Prix Nobel tels qu'ils existent ne se bornent pas à signaler quelles sont les sciences les plus éminentes. A travers le choix des lauréats, il apparait, annéai, après année, que les chercheurs les plus méritants ne sont pas ceux qui défendent les «vérités» anciennes contre les nouvelles découvertes et les théories nouvelles. Au contraire, ce sont les chercheurs qui sont parvenus à réviser nos conceptions sur certains sujets qui sont considérés comme ayant rendu le plus grand service à l'humanité.

 

La théorie de la relativité est un bon exemple de révision de ce type. A la grande honte de l'Académie des Sciences, aucun Prix Nobel ne l'a jamais couronnée. Un trop grand nombre de scientifiques s'étaient alors élevés pour prendre la défense de la «vérité» agressée. Hitler fit de même, déclarant en outre sans valeur la théorie de la relativité. Cela sans faire appel à aucune argumentation scientifique, mais uniquement au motif que cette théorie constituait de la «science juive». Parce que celui qui l'avait formulée, Albert Einstein, était un juif. Ainsi décidait‑on du vrai et du faux sans se soucier d'observations ou de démonstrations. Au lieu de cela, on se demandait: est‑ce un des nôtres qui dit cela, ou est‑ce une affirmation de nos adversaires? Cette mentalité est typique des régimes totalitaires tels ceux d'Hitler ou de Staline. Elle devrait être étrangère aux sociétés qui placent la liberté de penséci au‑dessus de tout.

 

La mentalité totalitaire n'a naturellement pas plus lieu d'être en recherche historique qu'en physique ou en chimie. Les historiens aussi travaillent à dégager de nouvelles approches, de nouveaux angles de recherche, en d'autres termes à réviser la conception que nous avons du déroulement de l'Histoire. Il est généralement difficile dé décider, rapidement si une nouvelle théorie en Histoire est meilleure que lanciénne; cela n'apparaît que passé une, période de critique et dit débat (il en fut précisément ainsi avec la théoriè de la relativité). Qand il s'agit de faits historiques, ceux­ci sont souvent parfaitement accessibles même à des non‑spéicialistes, qui peuvent donc eux‑mêmes se prononcer sur différentes théories.

 

Nous avons ainsi appris par la télévision française1 que l'historien britannique David Irving avait présenté de nouveaux éléments concernant le camp de concentration d'Auschwitz. Mais ce qu'il a présenté, et comment il l'a présenté, cela on ne nous l'a pas fait savoir. La télévision d'Etat est une faiseuse d'opinion aussi puissante que l'était Hitler pour les Allemands. Cette télévision d'Etat ne nous apprend en gros rien‑ d'autre que le, fait qu'Irving, est un «révisionnistle», ce qui est supposé eqpivaloir à, «falsificateur de l'histoire». Cela ne vaut guére mieux que lorsque les Allemands, jadis, apprenaient qu'Einstein était un scientifique juif, ce que était censé être synonyme de charlatan. Les deux affirmations sont évidemment totalement absurdes. Tous les historiens, sont plus, ou moins «révisionnistes». La falsification consciente est chose fort rare chez les historiens. Ce qui est plus fréquent, c'est qu'un historien laisse ses idées préconçues influer sur le choix de ses sources jusqu'à ce que l'objectivité s'y perde. C'est pourquoi toute recherche historique a besoin d'être soumise à examen critique, examen dont, dans de nombreux cas, peuvent rendre compte les media.

 

Dans ses differents ouvrages, David Irving a procédé à la révision de beaucoup de représentations historiques ‑‑ toujours en rendant soigneusement compte de ses sources. Il ne devrait pas être difficile de repérer la faute dans ce qu'il avance. Se borner à prétendre que ses assertions sont dépourvues de tout fondement, c'est se moquer de l'intelligence des téléspectateurs. Et c'est également offensant envers Irving, qui n'irait tout de même pas mettre en jeu son renom d'historien en avançant des affirmations qui ne reposeraient pas sur quelque fondément.

 

De même, il apparaît tout à fait déplacé de traiter de la recherche sur l'élimination des Juifs par les nazis dans la même émission que celle qui nous montre des néo-nazis et les skinheads. Etudier des faits et crier des slogans dans la rue sont vraiment choses complètement différentes. Les erreurs qui se trouveraient dans les écrits d'Irving, de même que dans ceux de Faurisson, de Leuchter et de Rassinier, il faut en faire la démonstration par une critique factuelle. Qu'Irving ait été interpellé par la police allemande, que Faurisson ait été condamné à des amendes, cela ne prouve aucunement qu'ils aient tort en l'espèce. Emil Zola fut condamné à la prison pour ce qu'il avait écrit, et il avait pourtant raison. L'origine du financement du rapport Leuchter, ou l'éventuelle foi marxiste de Rassinier n'ont rien à voir avec la question de savoir s'ils ont eu raison ou tort dans leurs conclusions et dans leur affirmations.

 

Un historien célèbre a, donc introduit une nouvelle approche et de nouvelles conclusions sur ce qui s'est passé à Auschwitz. Avec la plus grande vraisemblance. Il existe d'autres approches qui vont à l'encontre de ses conclusions, et peut-être peut-on élever aussi une critique contre son raisonnement. Les media auraient dû se faire un devoir d'éclairer l'opinion aussi bien sur l'interprétation historique d'Irving quo sur la critique factuelle qui en a été faite. Sûrement, d'autres historiens peuvent entrer en lice pour représenter le second point de vue. En tant que téléspectateur et lecteur, on ne peut se satisfaire de voir les affirmations de chercheurs touchant une si importante part de l'histoire de la seconde guerre mondiale traitées comme s'il s'agissait de slogans hurlés en cadence.

 

Carl 0. NORDLING,

démographe et écrivain suédois.

 

 

1. «Envoyé spécial» du 12 décembre (voir dans RIVAROL du 20 décembre le témoignage de Robert Faurisson).

 

 

Carl O. Nordling